ASI et SoftBank misent 225 millions de dollars sur des chantiers autonomes pour combler le manque de main-d'œuvre


En 2026, le secteur de la construction fait face à un paradoxe : les besoins en infrastructures n’ont jamais été aussi pressants, mais les entreprises peinent à recruter des conducteurs d’engins lourds. Aux États-Unis, le Bureau of Labor Statistics estime que 150 000 postes de conducteurs de camions et d’engins de chantier restent vacants, un chiffre qui pourrait atteindre 500 000 d’ici 2030 si la tendance se poursuit. Face à cette crise, deux acteurs industriels ont choisi une réponse radicale : confier les travaux les plus pénibles à des machines capables de travailler sans intervention humaine.
C’est l’objectif de la joint-venture annoncée fin septembre entre ASI Robots (une entreprise américaine spécialisée dans l’automatisation des véhicules industriels) et SoftBank Group, qui injecte 225 millions de dollars dans le projet. Leur cible ? Les grands chantiers d’infrastructures — routes, aéroports, voies ferrées ou sites de gestion des déchets — où la coordination de flottes mixtes (camions, bulldozers, chargeuses) devient un casse-tête logistique.
Le cœur de la solution repose sur Mobius, le système d’orchestration de flottes développé par ASI. Contrairement aux solutions propriétaires qui ne fonctionnent qu’avec du matériel spécifique, Mobius est conçu pour s’adapter à n’importe quelle marque d’engin lourd : un chantier peut ainsi mixer des camions de Caterpillar, des bulldozers de Komatsu et des chargeuses de Volvo, le tout piloté par un seul logiciel. Une flexibilité rare dans un secteur où les équipements sont souvent achetés en fonction des budgets, et non des compatibilités techniques.
Mel Torrie, PDG d’ASI, résume l’enjeu : « Les grands projets d’infrastructures sont construits à un rythme et avec une complexité que les méthodes traditionnelles, basées sur une main-d’œuvre qualifiée, ne peuvent plus suivre. Trouver des opérateurs expérimentés est devenu un goulot d’étranglement, et coordonner des flottes hétérogènes sur un même site relève du casse-tête. C’est précisément ce que cette joint-venture vise à résoudre : apporter une automatisation à grande échelle, ouverte à tous les constructeurs. »
Si l’argument économique est séduisant — réduire les coûts de main-d’œuvre et accélérer les délais — les questions éthiques et sociales ne manquent pas. Qui sera responsable en cas d’accident impliquant un engin autonome ? Comment garantir la sécurité des ouvriers présents sur les chantiers ? Et surtout, quel impact sur l’emploi dans un secteur déjà fragilisé par la pénurie de compétences ?
SoftBank, qui a déjà investi dans d’autres startups de robotique (comme Gravis Robotics, spécialisée dans les excavatrices autonomes), mise sur une croissance rapide du marché. Mais le géant japonais n’est pas le seul à croire en cette technologie : en Europe, des initiatives similaires émergent, portées par des acteurs comme Volvo Construction Equipment ou Komatsu, qui développent leurs propres solutions autonomes.
ASI n’en est pas à son coup d’essai. Fondée en 2000, l’entreprise a équipé des flottes autonomes pour des clients comme Caterpillar ou John Deere, principalement dans les secteurs de l’agriculture et de la logistique. Son site de test de 80 hectares dans l’Utah sert de terrain d’expérimentation pour des scénarios complexes, comme le déplacement de terres ou la construction verticale. Pourtant, malgré ces avancées, moins de 1 % des chantiers mondiaux utilisent aujourd’hui des engins autonomes à grande échelle.
La joint-venture avec SoftBank pourrait changer la donne. En capitalisant sur l’expertise d’ASI et les ressources financières du géant japonais, les deux partenaires espèrent lever les derniers freins technologiques et réglementaires. Leur cible ? D’ici trois à cinq ans, équiper des chantiers de taille moyenne à grande, avec des flottes mixtes entièrement autonomes.
Entre les robots, les formations accélérées pour les opérateurs et les salaires revalorisés, le secteur de la construction explore toutes les pistes pour combler le vide. Mais une chose est sûre : l’automatisation n’est plus une option futuriste. Elle est déjà en marche, et les chantiers de demain ressembleront probablement à des laboratoires géants où humains et machines cohabiteront — ou se concurrenceront.