En Inde, des travailleurs filment leurs gestes pour entraîner les IA… qui pourraient les remplacer


Dans les ruelles de Bangalore ou les usines de Nagpur, des travailleurs ordinaires — vendeurs de vêtements, coiffeurs, mécaniciens — portent désormais des caméras sur le front ou des lunettes intelligentes pendant leurs heures de travail. Leur mission ? Filmer leurs gestes, leurs routines, leurs savoir-faire, souvent sans comprendre où iront ces images ni comment elles seront utilisées. Ces enregistrements, baptisés « données égocentriques » (ou egocentric data), servent à entraîner des modèles d’IA capables de reproduire des tâches physiques complexes : plier un vêtement sans l’abîmer, ajuster la tension d’un métier à tisser, ou encore nettoyer une surface fragile.
Le paradoxe est cruel : ces travailleurs, souvent payés entre 2,50 € et 4 € de l’heure pour cette tâche, contribuent à créer les outils qui, demain, pourraient les rendre obsolètes.
Pourquoi l’Inde ? Parce que le pays est devenu le premier fournisseur mondial de données comportementales pour la robotique physique. Selon un rapport de Stellaris Venture Partners (avril 2026), les laboratoires en robotique auraient besoin de 100 millions à 1 milliard d’heures d’enregistrements d’ici 2 à 3 ans pour entraîner des robots capables d’évoluer dans des environnements dynamiques (usines, hôpitaux, foyers).
Les entreprises comme Objectways (États-Unis) ou Humyn Labs (Inde) recrutent massivement des travailleurs locaux pour collecter ces données. Les méthodes ? Peu transparentes :
> « Je ne sais pas où vont mes vidéos. Parfois, j’ai l’impression de donner un morceau de moi. La machine finira par savoir qui je suis. » — Ashish Narayan, technicien textile à Nagpur.
Les promoteurs de cette collecte de données justifient l’opération par un argument simple : les robots prendront les tâches ingrates (nettoyer des toilettes publiques, trier des déchets toxiques) pour libérer les humains vers des emplois plus valorisants. Une vision séduisante… mais qui ignore la réalité du terrain.
> « On nous dit que les robots feront le sale boulot, mais qui décide ce qui est « sale » ? Et surtout, qui protège les travailleurs aujourd’hui ? » — Aditi Surie, chercheuse en travail numérique à l’Indian Institute for Human Settlements.
En juillet 2026, l’Observer Research Foundation (think tank indien) a publié un rapport soulignant l’absence de cadre légal pour encadrer cette collecte de données. Le problème ?
Face à ce dilemme, plusieurs pistes émergent :
1. Un cadre légal strict : Obliger les entreprises à informer clairement les travailleurs sur l’usage de leurs données et à leur verser une compensation équitable.
2. Des syndicats de la data : Créer des structures pour négocier collectivement les conditions d’utilisation des enregistrements.
3. Une taxe sur les robots : Redistribuer une partie des profits générés par l’automatisation aux travailleurs dont les données ont permis de les entraîner.
> « On ne peut pas laisser les travailleurs devenir les mines de données de l’industrie robotique sans contrepartie. C’est une forme moderne d’exploitation. » — Manish Agarwal, cofondateur de Humyn Labs.
L’Inde incarne aujourd’hui le meilleur et le pire de la robotique : un terrain d’innovation où des millions d’heures de travail humain sont transformées en données, mais aussi un laboratoire où l’automatisation se fait sans filet social. Tant que les régulateurs ne prendront pas la mesure de ce déséquilibre, des milliers de travailleurs continueront de scier la branche sur laquelle ils sont assis.
[Note de la rédaction : Ce sujet sera abordé dans notre dossier spécial « Robotique et emploi : qui paiera le prix de l’automatisation ? » à paraître en septembre 2026.]
Crédit photo : [indianexpress.com](https://indianexpress.com/article/business/workers-india-training-robots-replace-factory-10698712/)